La Joconde revisitée par l'IA : 12 styles, 12 lectures
Douze relectures de la Joconde générées par IA, de la mosaïque byzantine au glitch numérique. Chaque image change de technique, jamais de composition, et chaque note explique ce que ce style révèle du tableau de Léonard.
- Images
- 12 illustrations IA
- Format
- 4:5, portrait
- Original
- Huile sur peuplier, 79,4 × 53,4 cm
- Mention
- « Illustration IA » sur chaque image
Cette galerie présente douze Joconde revisitées par l'IA, classées dans l'ordre chronologique des styles imités, du VIe siècle byzantin aux artefacts numériques. La règle est stricte : la composition de Léonard ne bouge pas — buste de trois quarts, mains croisées, voile sombre, paysage aux deux horizons — et seule la technique change. Ce protocole transforme chaque image en expérience : en remplaçant la peinture à l'huile par des tesselles, des plombs ou des pixels, on voit aussitôt ce qui, dans le tableau, tenait à la matière, et ce qui tenait à la construction.
Le principe : une composition fixe, une technique qui change
Les relectures de la Joconde sont innombrables, de la moustache de Duchamp aux campagnes publicitaires, et elles détournent le plus souvent le sujet. Ici, on garde le sujet et on change la grammaire. Les éléments maintenus dans chaque image sont ceux qu'analyse la page analyse de la Joconde : la figure inscrite dans une pyramide, la main droite posée sur la gauche, le regard tourné vers le spectateur, le paysage dont les deux moitiés ne se raccordent pas tout à fait.
Chaque note répond à deux questions : comment fonctionne la technique imitée, et que révèle-t-elle de l'original ? Les images sont générées par IA et signalées comme telles ; elles imitent une esthétique, elles ne reproduisent aucune œuvre existante. Pour les enjeux de ces images, voir la page la Joconde et l'IA.
1. Mosaïque byzantine à fond d'or
Les mosaïstes byzantins assemblaient des tesselles de pierre et de verre ; les tesselles d'or enfermaient une feuille de métal entre deux couches de verre, et leur pose légèrement inclinée faisait vibrer la lumière des cierges. À Ravenne, les panneaux de Justinien et de Théodora de Saint-Vital (vers 547) montrent des figures frontales sur fond d'or, sans profondeur : l'espace sacré n'a pas d'horizon. Appliquée à la Joconde, cette grammaire supprime ce que Léonard avait patiemment construit, le paysage bleuté qui recule vers l'infini par la perspective atmosphérique. Privée de ce lointain, la figure ne flotte plus devant un monde : elle devient icône, et le regard qui « suit » le spectateur prend une gravité de Pantocrator. L'expérience mesure, par soustraction, la part du paysage dans l'effet du tableau.
2. Vitrail gothique
Un vitrail est un dessin de lumière : des morceaux de verre teinté dans la masse sont découpés, sertis dans des baguettes de plomb, puis rehaussés de grisaille, une peinture vitrifiable cuite au four pour fixer visages et plis. Les cathédrales des XIIe et XIIIe siècles, Chartres en tête avec ses bleus célèbres, ont porté cet art à son sommet. Le vitrail impose une contrainte décisive : chaque couleur est entourée d'un trait noir de plomb. Or Léonard a construit la Joconde contre le contour : le sfumato fond les passages entre ombre et lumière, « à la manière de la fumée », sans ligne visible. Mis en plomb, le sourire doit choisir une forme, les commissures se figent. La version vitrail montre, par l'absurde, que l'ambiguïté du visage tient à l'absence de bords.
3. Sanguine des carnets de Léonard
La sanguine est une craie d'argile chargée d'oxyde de fer (hématite) dont le rouge chaud convient aux carnations. Léonard compte parmi les premiers à l'utiliser de façon systématique, dès les années 1490, notamment pour des études liées à la Cène. Ses dessins se reconnaissent à leurs hachures parallèles qui descendent de gauche à droite, signe d'un gaucher, et à son écriture en miroir. Aucun dessin préparatoire certain de la Joconde ne nous est parvenu : cette image imagine donc ce qui manque. Elle rend visible l'ossature que la peinture dissimule — la pyramide du buste, l'axe des épaules, la position exacte des mains — et rappelle que Léonard pensait d'abord en dessinateur, avant de dissoudre ses traits sous les glacis.
4. Estampe ukiyo-e
L'ukiyo-e, « images du monde flottant », désigne les estampes de l'époque d'Edo (1603-1868). Leur fabrication est collective : un dessinateur, un graveur, un imprimeur et un éditeur. Une planche de bois porte les contours, d'autres planches chacune des couleurs, et le dégradé bokashi s'obtient en essuyant l'encre sur le bois. La vague de Hokusai (vers 1830-1832) a fait le tour du monde et nourri le japonisme des peintres européens. Transposée, la Joconde perd le modelé par l'ombre, que l'estampe ignore : le sourire ne peut plus naître d'un dégradé, il doit être tracé. Le visage gagne en netteté ce qu'il perd en mystère. Le tableau lui-même a fait le voyage inverse : il a été exposé à Tokyo en 1974, l'un de ses rares voyages.
5. Pointillisme
Georges Seurat et Paul Signac ont fondé dans les années 1880 le néo-impressionnisme, nommé ainsi par le critique Félix Fénéon en 1886. Leur méthode, la division, juxtapose de petites touches de couleurs pures que l'œil du spectateur mélange à distance, en s'appuyant sur les théories des contrastes de Chevreul. Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte (1884-1886) en est le manifeste. C'est l'exact contraire de Léonard, qui superpose des glacis translucides au lieu de juxtaposer des touches opaques. Le résultat éclaire pourtant une hypothèse de la neurobiologiste Margaret Livingstone (2000) : le sourire de la Joconde est plus perceptible en vision périphérique, sensible aux basses fréquences spatiales. Comme le pointillisme, le sourire se recompose à distance.
6. Cubisme analytique
Entre 1909 et 1912 environ, Pablo Picasso et Georges Braque décomposent les objets en facettes vues sous plusieurs angles à la fois, dans une palette restreinte d'ocres, de gris et de bruns, comme dans le portrait d'Ambroise Vollard (1910). Le cubisme analytique ne cherche pas la ressemblance mais la structure. Coïncidence : en septembre 1911, pendant l'enquête sur le vol de la Joconde, Picasso est entendu par la police, dans l'affaire des statuettes ibériques volées au Louvre qui avait conduit à l'arrestation d'Apollinaire. Appliquée au tableau, la facette révèle ce que la douceur du modelé masque : la torsion du corps, buste de trois quarts et visage presque de face, et la pyramide qui stabilise l'ensemble. Le cubisme démonte la Joconde comme on ouvre une montre.
7. Bauhaus et constructivisme
Le Bauhaus, fondé à Weimar en 1919 par Walter Gropius, installé à Dessau en 1925 et fermé à Berlin en 1933, voulait réconcilier art, artisanat et industrie. Au même moment, les constructivistes russes, de Tatline à Rodtchenko et El Lissitzky, réduisaient l'image à des formes élémentaires au service d'un monde nouveau. En 1923, Kandinsky fait circuler au Bauhaus un questionnaire associant le triangle au jaune, le carré au rouge et le cercle au bleu. Réduite à ces primitives, la Joconde montre une géométrie bien réelle mais simple : un triangle sombre, un ovale clair, des horizontales. Mise en garde utile : les tracés au nombre d'or souvent plaqués sur le tableau relèvent largement de la projection ; aucun document de Léonard n'atteste un tel calcul pour ce portrait.
8. Sérigraphie pop art
La sérigraphie fait passer l'encre à travers un écran de soie ou de nylon tendu, masqué par un pochoir ; à partir de 1962, Andy Warhol y transfère des photographies par procédé photographique, en aplats décalés. En 1963, l'année où la Joconde est exposée à Washington puis à New York, il sérigraphie le tableau à plusieurs reprises, dont Thirty Are Better Than One, trente Joconde alignées. Le geste dit l'essentiel : la Joconde que tout le monde connaît est une image de reproduction, cartes postales, affiches, publicités. Le pop art ne parodie pas le chef-d'œuvre, il enregistre ce que la diffusion de masse en a fait, ce que la page pourquoi la Joconde est célèbre détaille.
9. Imagerie scientifique, infrarouge et rayons X
La réflectographie infrarouge exploite le fait que certaines couches picturales deviennent transparentes dans l'infrarouge, alors que le dessin sous-jacent, souvent au carbone, absorbe ce rayonnement et apparaît en sombre. La radiographie X, elle, montre les zones riches en blanc de plomb. Sur la Joconde, la grande campagne du C2RMF en 2004, publiée en 2006, a documenté la structure des couches et des détails invisibles à l'œil nu. Cette image n'est qu'une imitation : un générateur reproduit l'allure d'une réflectographie, pas ses mesures. C'est la leçon la plus importante de la galerie, développée dans la page secrets de la Joconde : une image plausible n'est pas une preuve.
10. Pixel art 8 bits
« 8 bits » renvoie aux processeurs des consoles et micro-ordinateurs des années 1980, dont les contraintes ont forgé une esthétique : basse résolution, palettes de quelques couleurs, tramage (dithering) pour simuler les dégradés. Chaque pixel était posé à la main. L'artiste Invader a poussé l'idée hors de l'écran avec sa Rubik Mona Lisa (2005), composée de Rubik's Cubes. L'expérience est révélatrice : réduite à une grille grossière, la Joconde reste immédiatement identifiable. Un triangle sombre, un ovale clair, deux mains, un horizon coupé en deux suffisent. Cette lisibilité à toute échelle, du timbre à l'affiche, est l'une des clés de sa diffusion mondiale.
11. 3D low poly
Les jeux vidéo en 3D temps réel des années 1990 devaient composer avec des budgets de quelques centaines de polygones par personnage. L'ombrage plat donne une couleur unique à chaque facette ; l'ombrage de Gouraud, décrit en 1971, lisse les transitions en interpolant les couleurs entre les sommets. Le style low poly revendique aujourd'hui la facette comme esthétique. Appliqué à la Joconde, il rend visibles les plans que le modelé de Léonard fond les uns dans les autres : le front, la pommette, l'arête du nez, le méplat de la joue. C'est une leçon d'anatomie de la lumière. Là où le peintre obtient le relief par des passages imperceptibles, le polygone l'obtient par des ruptures nettes, et le sourire, découpé en triangles, perd sa mobilité.
12. Glitch et datamosh
Le glitch art exploite les erreurs : on corrompt les octets d'un fichier, on pousse la compression jusqu'à faire apparaître les blocs de huit pixels sur huit du format JPEG. Le datamosh retire d'une vidéo compressée les images clés, si bien que les informations de mouvement s'appliquent à la mauvaise image et la font couler. Rosa Menkman en a théorisé l'esthétique dans son Glitch Studies Manifesto (2010). Pour la Joconde, la lecture est presque littérale : c'est sans doute l'image la plus copiée de l'histoire, et chaque copie compressée la dégrade un peu. Ce que la plupart des gens connaissent du tableau, ce sont des fichiers. La page reproductions de la Joconde explique comment en obtenir une version fidèle.
Méthode : comment ces images sont fabriquées
Chaque consigne (le « prompt », rédigé en anglais) suit le même schéma : d'abord la composition invariante, buste de trois quarts, mains croisées, voile, paysage ; puis la technique imitée, décrite par ses matériaux et ses gestes (tesselles inclinées, plombs, planche de bois, aplats décalés) ; enfin la lumière. Nommer la technique plutôt qu'un artiste donne de meilleurs résultats et évite d'imiter la manière d'un créateur vivant.
- Limites connues. Les modèles ont vu la Joconde des milliers de fois et tendent à la reproduire telle quelle ; ils inventent parfois des doigts, des inscriptions illisibles ou des anachronismes. Les images retenues sont sélectionnées et vérifiées.
- Ce que ces images ne sont pas. Ni des reproductions d'œuvres existantes, ni des documents sur les mouvements cités : pour étudier Ravenne, Hokusai ou Seurat, il faut regarder les originaux.
- Étiquetage. Chaque image porte la mention « Illustration IA ». Les raisons de ce choix sont détaillées dans la page la Joconde et l'intelligence artificielle.
Le même exercice se pratique sans machine, au crayon ou au collage : la page Joconde revisitée en arts plastiques propose des pistes pour la classe.
Sources
- Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori, Florence, 1550 et 1568 (vie de Léonard de Vinci).
- J.-P. Mohen, M. Menu, B. Mottin (dir.), Au cœur de la Joconde. Léonard de Vinci décodé, Gallimard / Musée du Louvre, 2006.
- Musée du Louvre, notice de la Joconde (INV. 779), collections.louvre.fr.
- M. Livingstone, « Is It Warm? Is It Real? Or Just Low Spatial Frequency? », Science, vol. 290, 2000.
- The Metropolitan Museum of Art, Heilbrunn Timeline of Art History : notices sur l'art byzantin, l'estampe ukiyo-e, le néo-impressionnisme et le cubisme.
- Art Institute of Chicago, notice de Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte de Georges Seurat.
- Bauhaus-Archiv / Museum für Gestaltung, Berlin : chronologie du Bauhaus (1919-1933).
- H. Gouraud, « Continuous Shading of Curved Surfaces », IEEE Transactions on Computers, 1971.
- R. Menkman, Glitch Studies Manifesto, 2010.
- Carmen C. Bambach (dir.), Leonardo da Vinci: Master Draftsman, The Metropolitan Museum of Art, 2003.
À lire aussi
- V · RevisitéeLa Joconde et l'intelligence artificielle : de la Joconde qui parle aux deepfakesJoconde animée par Samsung en 2019, Joconde qui rappe avec VASA-1 en 2024, deepfakes, authentification, droit : ce que l'IA fait vraiment au tableau.
- V · RevisitéeLa Joconde revisitée, de Duchamp au street art et à l'IAPourquoi les artistes détournent la Joconde depuis plus d'un siècle, et 19 réinterprétations majeures de Malevich, Duchamp et Warhol à Banksy, Invader et l'IA.
- V · RevisitéeLa Joconde revisitée en arts plastiques : idées, méthode et évaluationProjet « Joconde revisitée » en arts plastiques, du CM1 au lycée : objectifs, 20 idées par technique, méthode pas à pas, vocabulaire et grille d'évaluation.
- I · L'œuvreAnalyse de la Joconde : lire le tableau plan par planDescription et analyse de la Joconde : pose de trois quarts, composition pyramidale, mains, loggia, couleurs, lumière, regard, et méthode de commentaire.